/ KARATE

3. Zen, méditation et développement personnel

L’arrivée en France d’une technique d’Orient appelée karaté une vingtaine d’années après le judo, provoqua un engouement croissant, avec la réputation d’avoir des “coups secrets”, et amena l’utilisation du pied-poing dans un univers francophone qui proposait alors surtout de la boxe anglaise (la boxe française n’ayant pas à l’époque une image très forte), de la lutte et du judo.

A ce moment-là, il y avait deux publics. D’une part les enseignants, fascinés par la culture orientale, attirés par la philosophie, percevaient le karaté comme une école de la vie, parlant volontiers de spiritualité aux pratiquants; et d’autre part, des jeunes qui venaient surtout pour l’efficacité du karaté et indirectement pour se chercher physiquement ainsi que se confronter aux autres. On peut alors se poser la question de ce qui fascinait tant dans la culture orientale, et qui continue à imprégner la mentalité du karaté français.

Pour cela, il nous faut retourner aux racines du karaté : le Japon. Au pays du Soleil-Levant (traduction française du mot Japon), le Shintoïsme et le Bouddhisme sont les deux principales religions. Avec le Zen, ils forment les trois éléments spirituels fondamentaux japonais. Le Zen est une branche particulière du Bouddhisme par sa relation avec la classe guerrière japonaise. C’est justement ce dernier aspect qui a marqué les esprits occidentaux et fini par habiller le karaté occidental. Le Zen était un mouvement monastique Bouddhiste, où l’on privilégiait un rapport à la vie faite de simplicité et de rusticité.
Il faut se retirer du monde pour profiter du quotidien et s’approcher du “lâcher-prise” qui accompagne l’accomplissement des tâches quotidiennes. Alors que les temples bouddhistes traditionnels sont composés d’un clergé classique, c’est un nouveau type de relation qui se crée chez les moines Zen. Les maîtres Zen ne sont pas des prêtres, mais plutôt des experts des méthodes spirituelles, voire mentales. Une part du succès du Zen vient du fait que les cadets des familles modestes étaient accueillis et pouvaient devenir moines, ou bien seulement faire une expérience monastique et repartir à leur gré.

Peinture montagne Yagi Meitoku 3 symboles voie martiale Peinture de Yagi Meitoku représentant les 3 symboles forts de la voie martiale, offerte en 1984 à Habersetzer.

Le fond culturel du karaté européen est nourri des récits de l’expérience monastique Zen. Quand aujourd’hui on va faire du karaté en club deux à trois fois par semaine, on ne procède pas réellement à une immersion “monastique” complète, cependant on rencontre un maître de karaté, et dans l’imaginaire collectif, il y a comme une influence, renforcée par le récit chinois autour des arts martiaux de Shaolin, issu du monastère éponyme, qui est un temple bouddhiste “Chan”, signifiant Zen, et dont l’un des premiers patriarches du “Chan” en Chine fut Bodhidharma.

Cette influence s’exprime de nombreuses façons différentes qui convergent toutes à identifier l’espace de pratique du karaté français à celles de la pratique traditionnelle du Zen. Le karaté reprend l’organisation hiérarchique du temple, avec les nouveaux d’un côté et les anciens de l’autre, tous face au professeur tenant la position centrale. Il y a les trois saluts, héritage direct du Zen. Il y a aussi la pratique du “mokuso” (signifiant méditation) au début et à la fin de la séance, qui consiste à tenter de faire le vide en soi. De nos jours on considère cela comme une forme de concentration ou de retour au calme, mais il s’agit de méditation silencieuse, l’une des techniques mentales de base héritées du Zen. Le retour sur soi dans le silence “n’interroge pas le silence, car il est muet… C’est en nous-mêmes que nous devons chercher la voie”.

Se pose alors la question du rapprochement entre la pratique martiale et la pratique du Zen. Le Zen propose d’explorer la posture de “l’ici et maintenant”, qui est l’essentiel de la méthode pour atteindre l’idéal bouddhiste de distance avec les émotions et les passions. Une pratique consistant à tenter d’être toujours dans le présent, de ne pas se projeter dans le futur, ni être dans le passé, mais toujours “pleinement, totalement là”.

Idéogramme du Zen Idéogramme du “Zen”

Cette recherche vise, entre autres, à une transformation psychique, qui concerne aussi les guerriers. Dans la conception orientale, le contrôle, c’est la maîtrise de la bonne distance, élément clé du succès d’un combat. Il est possible d’interpréter le projet du Zen comme la quête du mouvement intérieur juste, qui produit le mouvement extérieur juste. Non pas un mouvement maîtrisé “de l’extérieur” à l’occidentale, mais un mouvement parfaitement juste, né de l’absence d’émotion.
Tout cela recoupe parfaitement le champ d’expérience des combattants : la maîtrise parfaite de la bonne distance, de la “voie du milieu”, l’esprit vide et serein, qui permet à volonté de maîtriser anticipation et adaptation. On entre ici dans les principes de combat, l’art de la distance, le “sen no sen” (attaque dans l’attaque), le “go no sen” (réponse à l’attaque), la maîtrise mentale, la concentration juste… De nombreuses histoires de moines et de guerriers illustrent les points de correspondance entre la maîtrise Zen et l’efficacité en combat.

“Pour simplifier, la plus grande ressemblance entre Zen et Karaté tient à la recherche intérieure. La plus grande différence tient à la finalité recherchée. Le Karaté doit pouvoir faire face à un contact extérieur violent, et dans l’urgence.”
Roland Habersetzer

Roland Habersetzer est 8ème dan de karaté, expert français des art-martiaux, et auteur de plus de 70 livres sur le domaine.

Il faut souligner que ces idéaux orientaux ne sont pas vraiment étrangers aux Occidentaux. Ils ressemblent au “connais-toi toi-même” de la philosophie grecque de Socrate. La civilisation gréco-latine, avec Épictète et Marc-Aurèle a aussi exploré la dimension de la posture juste et de la maîtrise de soi. Un moine Zen qui s’appelle Suzuki a dit : “Être Zen, par essence, c’est l’art de savoir lire en soi-même”. Il s’agit d’un travail d’introspection faisant penser aux recherches de la psychologie occidentale. On voit bien par tous ces rapprochements qu’il ne s’agit pas d’un exotisme étranger à l’histoire occidentale, mais l’exploration d’une sagesse commune, une forme d’universalité.

“Si tu ne sais pas user de la minute, tu perds l’heure, le jour, et la vie.”
Alexandre Soljenitsyne

Le projet des arts martiaux rassemble l’idée de faire un effort personnel soutenu et rigoureux consistant, à travers une technique martiale, à explorer notre rapport à l’instant présent, à se transformer soi-même dans une quête d’efficacité, à insérer cet effort personnel dans une pratique collective dont la finalité est d’améliorer l’ensemble du groupe, et la société.
C’est un idéal ancien, mais essentiel en occident, rendant précieux l’apport du karaté dans le monde d’aujourd’hui. Par le travail de la maîtrise technique, on peut accéder à la maîtrise de soi, et donc à tout le cortège des bienfaits qu’une telle maîtrise apporte :

  • un comportement amélioré et plus efficace,
  • une vie intérieure plus sereine, plus belle et plus heureuse,
  • un rapport plus immédiat, plus juste et plus sociable aux autres.

Idéalement, celui qui est formé à l’esprit Zen du karaté et qui cherche la posture juste à chaque instant, n’a pas besoin de garde-fou ni de code. Il est son propre arbitre, il trouve lui-même son chemin et il peut inspirer les autres.

Si les clubs de karaté ne sont pas des temples Zen, ils en gardent une trace. La notion de dojo, toujours puissante, est un reste de ce caractère sacré, ancien, comme un symbole. Dans un dojo comme dans un temple Zen, on doit laisser ses pensées profanes à la porte, on les retrouve en sortant, et on se met en condition de travail par des techniques psychiques, des rituels.
Il y a dans les dojos, dans l’organisation des séances d’entraînement, et même dans les tenues (les kimonos blancs), cette aspiration à l’égalitarisme social et à la sobriété qui était une marque du Zen, pour privilégier la rencontre des esprits au-delà du travail du corps. Il est possible de faire un entraînement sportif partout: au gymnase, sur les pelouses, dans son garage… Mais il faut un dojo pour faire une véritable séance de karaté.

Le karaté traditionnel, ce n’est pas de la technique, c’est la culture de l’esprit par la pratique. Comme les aînés, il faut continuer à joindre le patrimoine technique avec les vestiges de cette pratique spirituelle. Il ne s’agit pas de tricher avec, de faire “comme si”, ou d’en faire trop, mais d’être sincère et de pratiquer à fond. C’est dans ces conditions que l’on peut espérer que les gens ainsi formés au dojo puissent rayonner dans la vie de tous les jours, par leur attitude, par leur exemple.


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Sources :

  • Habersetzer Roland, “La voie martiale une Voie de l’Homme”. Dragon Magazine, n°20, septembre-octobre 2015, p. 48-52
  • Didier Francis, “Le karaté français et l’influence du Zen”. Officiel Karaté Magazine, n°46, mars 2012, p. 52-55
  • Habersetzer Roland, “Zen et arts martiaux”. Dragon Magazine, n°16, janvier-février 2015, p. 16-21

arnaud

Arnaud Favier

Software Engineer & PhD student in Computer Science at Sorbonne University in Paris, France

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